Texte d' Alain Serres
Tiré du livre : Mille ans de Contes.

 

Il était un chien galeux que tout le monde jugeait
complètement fou parce qu'il répondait strictement
n'importe quoi aux questions qu'on lui posait.
Quand le maire du village lui demandait :
- Quel âge as-tu brave bête ?
Il haussait les épaules et bafouillait un << Pfff ! >>
dans ses babines.
- Dans combien de temps penses-tu te marier ?
poursuivait le questionneur.
- Douze ans, trois mois et quatre jours !
répondait-il sans hésiter.
- Mais tu vas donc choisir une femme dans notre village.
- Oh ! grand Dieu, jamais ! monsieur le maire.
- Alors, tu vas publier une annonce dans les journaux ?
- Certainement une blanche et noire.
- Et peut-être même à la télévision ?
- Point, point, point, cela est bien trop coûteux pour
un pauvre chien galeux comme moi.
Puis, il partait en se dandinant comme un danseur étoile.Quand le commissaire de police l'interrogeait, voilà
ce que l'on pouvait entendre :
- Pourquoi ne possèdes-tu pas le permis de conduire ?
- Pfff ! bafouillait le chien dans ses babines.
- Où aimerais-tu partir en vacances cet été,
adorable toutou ?
- À mon âge ce n'est pas sérieux ! Mais plutôt
dangereux pour les autres.
- Mais tu sors bien de temps en temps, où vas-tu faire
tes courses ?
- Au Venezuela, monsieur le commissaire.
- A pied ?
- Oui juste à la sortie du village. D'ailleurs,
il est temps que j'y coure...

Et le chien, fier de l'étonnement qu'il provoquait, repartait
en sautillant sur la pointe de ses pattes.
Voilà bien longtemps que le chien avait pris cette
étrange décision. Il avait choisi de ne jamais plus parler
à un homme qu'en répondant à la question précédente.
Personne n'avait su jusqu'à présent déceler son astuce.
On fit venir des spécialistes, des psychiatres pour chiens,
des vétérinaires psychologues et même un professeur
de faculté qui demanda au chien :
- Combien as-tu de pattes ?
Il s'entendit bien évidement répondre << Pfff ! >>
par les babines de l'animal.
- Combien as-tu d'oreilles ? insista-t-il.
- Quatre, professeur. Deux devant et deux derrière !
- Et combien as-tu de queues ?
- Deux. Dressées sur la tête. Comment un professeur
peut-il ignorer cela ?
- Mais combien de fois vas-tu encore te moquer de moi ?
- Une seule professeur, elle se balance derrière
moi quand je marche !
Et le chien fila entre les jambes du professeur de faculté et
s'éloigna en dessinant des huit avec sa queue.

Un jour, cet original quadrupède fit une étrange rencontre.
Il découvrit à la fontaine Blanche un personnage étonnant
qui se désaltérait sous l'eau fraîche.
Cet être vivant ne ressemblait ni à un homme, ni à un animal.
Il ressemblait à autre chose. Plutôt large et plutôt
plat, il possédait d'innombrables pattes ou trompes
transparentes, régulièrement réparties autour de lui. De plus,
cet individu déclarait être ambassadeur de la planète Abribus.
- Mais, que viens-tu faire sur cette misérable Terre?
- Je viens m'y installer, expliqua l'ambassadeur.
- T'installer sur la planète Terre ? Mais tu n'y penses pas !
- Si, si, mon ami. Je m'établis définitivement sur la Terre
pour y représenter mon peuple bien-aimé.- As-tu vu comment tu es fabriqué ? lança le chien.
À peine te verront-ils qu'ils t'enfermeront dans des
laboratoires ! Ils te couperont en rondelles pour savoir si tu es
constitué comme eux. Et si tu les amuses, ils te feront défiler
sous les chapiteaux pour les distraire !
- Que me racontes-tu là, animal ?
- Je te dis la vérité, mon frère. Si, par contre, tu suis mon
conseil, tu éviteras le pire : dorénavant tu répondras toujours
à la question d'après.
Le chien expliqua alors qu'il répondait toujours à la
question d'avant et que les hommes s'intéressaient ainsi à sa
folie, sans s'étonner une seule seconde d'entendre un chien
parler! - C'est comme cela, ajouta-t-il, que j'ai pu éviter
de devenir un chien de cirque, un chien savant vivant derrière
des barreaux. Comprends-tu maintenant, ambassadeur ?Tu dérouteras tellement les hommes par tes réponses qu'ils
en oublieront de te regarder !
L'ambassadeur, capable de prévoir la question suivante,
sut parfaitement jouer le jeu que lui recommandait le chien.
Dès qu'il arriva sur la place du village, la foule accourut et
s'empressa de l'assaillir de questions :
- Mais d'où viens-tu, drôle de bête ?
- En soucoupe ! répliqua-t-il.
- Et comment es-tu venu jusqu'ici ?
- Oui, quatre !
- As-tu des enfants ?
- En plastique souple et transparent !
- En quelle matière est fabriqué ton casque ?- En citrouille !
La foule riait aux éclats et continuait de plus belle :
- En quoi te déguises-tu pour le carnaval ?
- Ambassadeur !
- Quel métier exerces-tu ?
-Le chien !
- Qui as-tu vu en premier dans le village ?
L'ambassadeur réussit à se frayer un chemin parmi le
public qui pleurait de rire et s'esclaffait :
- Celui-là semble encore plus fou que le chien !
Qu'il aille porter sa folie plus loin !
L' ambassadeur et le chien parvinrent à se soustraire à la
place. Ils prirent la route des Arbres-Bleus et échappèrent
ainsi, grâce au génie du chien, l'un au cirque et l'autre aux
laboratoires.
Ils devinrent de si fidèles amis que le chien remplit les
fonctions d'ambassadeur des Terriens auprès du peuple
de la planète Abribus.
- Un chien fou et galeux devenu ambassadeur !
s'étonnaient les hommes. Mais qui s'en plaindra ?

 

 

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