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Texte de : Pierre Gripari
Tiré du livre : Mille ans de Contes.

--- Les bijoux, ça ne va pas, je lui dis.
La sorcière me les a donnés tout de suite.
--- Alors, il faut recommencer, dit Bachir.
Il retourne chercher le bocal, le pose sur le comptoir
et se remet à chanter :
<< Petite souris
Petite amie
Viens par ici
Parle avec mes amis poissons
Et tu auras du saucisson ! >>
La petite souria accourt, je la mets au courant, elle traduit, puis elle recueille la réponse et transmet à Bachir :
--- Pipi pirripipi hippi hippi hip !
--- Qu'est-ce qu'elle dit ?
Et Bachir me traduit :
--- Demande ;a la sorcière une branche de l'arbre a macaroni,
et repique-la dans ton jardin pour voir si elle pousse !
Et, le soir même, je dis à la sorcière :
--- Je veux une branche de l'arbre à macaroni !
--- Haha ! Cette idée-là n'est pas de toi !
Mais ça ne fait rien : voilà !
Et crac ! Elle sort de son corsage un magnifique
morceau de rameau de macaroni en fleurs, avec une branchettes en spaghetti, de longues feuilles en nouilles, des fleurs en coquillettes, et même de petites graines en forme de lettres
alphabet ! Je suis bien étonné, mais tout de même,
j'essaye de chercher la petite bête :
--- Ce n'est pas une branche d'arbre ça, ça ne repousse pas !
--- Crois-tu ? dit l;a sorcière. Ehbien, repique-la dans ton jardin, et tu verras ! Et à demain soir !
Moi, je ne fais ni une ni deux, je sors dans le jardin,
je creuse un petit trou dans une plate-bande,
j'y plante la branche de macaroni,
j'arrose et vais me coucher. Le lendemain matin, je redescends.
La branche est devenue énorme : c'est presque
un petit arbre, avec plusieurs nouvelles ramures, et deux fois plus de fleurs Je l'empoigne à deux mains, j'essaye de
l'arracher... impossible ! Je gratte la terre autour du
tronc, et je m'aperçois qu'il tiens au sol par des centaines de petites racines en vermicelle... Cette fois, je suis désespéré.
Je n'ai même plus envie de retourner chez Bachir. Je me
promène dans le pays, comme une âme en peine, et je
vois les bonnes gens se parler à l'oreille,
quand ils me regardent passer. Je sais ce qu'ils se disent :
--- Pauvre petit jeune homme ! Regardez-le !
C'est sa dernière journée, ça se voit tout de suite !
La sorcière va sûrement l'emporter cette nuit !

Sur le coup de midi, Bachir me téléphone :
--- Alors ? Ça marché ?
--- Non, ça na pas marché. Je suis perdu. Ce soir,
la sorcière va m'emporter. Adieu, Bachir !
--- Mais non, rien n'est perdu, qu'est-ce que tu racontes ?
Viens tout de suite, on va interroger les petits poissons !
--- Pour quoi faire ? Ça ne sert à rien !
--- Et ne rien faire, ça sert à quoi ? Je te dis de venir tout
de suite ! C'est honteux de se décourager comme ça !
--- Bon, si tu veux, je viens...
Et je vais chez Bachir. Quand j'arrive, tout est prêt :
le bocal aux poissons et la petite souris, assise à côté.
Pour la troisème fois je raconte mon histoire, la petite souris
traduit, les poissons se consultent longuement,
et c'est le poisson jaune, cette fois, qui remonte à la surface
et se met à bâiller en mesure :
---Po--po--po--po--po--po--po...
Pendant près d'un quart d'heure.
La souris à son tour se retourne vers nous et fait
tout un discours, qui dure bien dix minutes.
--- Mais qu'est-ce qu'ils peuvent raconter ?
--- Écoute bien, et fais très attention, car ce n'est pas simple !
Ce soir, en retournant chez toi, demande à la sorcière qu'elle
te donne la grenouille à cheveux. Elle sera bien embarrassée,
car la grenouille à cheveux, c'est la sorcière elle-même.
Et la sorcière n'est rien d'autre que la grenouille à cheveux qui a pris forme humaine. Alors, de deux choses l'une : ou bien elle
ne peut pas te la donner, et en ce cas elle est obligé de partir
pour toujours -- ou bien elle voudra te la montrer quand mêm, et pour cela elle sera obligé de se transformer.
Dès qu'elle sera devenue grenouille à cheveux, toi,
attrape-la et ligote-la bien fort et bien serré avec une
grosse ficelle. Elle ne pourra plus se dilater pour redevenir
sorcière. Après cela, tu lui raseras les cheveux,
et ce ne sera plus qu'une grenouille ordinaire,
parfaitement inoffensive.
Cette fois, l'espoir me revient. Je demande à Bachir :
--- Peux-tu me vendre la ficelle ?
Bachir me vend une pelote de grosse ficelle, je remercie et je m'en vais. Le soir venu, la sorcière est au rendez-vous :
--- Alors, mignon, c'est maintenant que je t'amporte ?
Qu'est-ce que tu vas me demander à présent ?
Moi, je m'assure que la ficelle est bien déroulée
dans ma poche, et je réponds :
--- Donne-moi la grenouille à cheveux !
Cette fois, la sorcière ne rit plus. Elle pousse un cri de rage :
--- Hein ? Quoi ? Cette idée-là n'est pas de toi !
Demande-moi autre chose !
Mais je tiens bon :
--- Et pourquoi autre chose ? Je ne veux pas autre chose,
je veux la grenouille à cheveux !
--- Tu n'as pas le droit de me demander ça !
--- Tu ne peux pas me donner la grenouille à cheveux ?
--- Je peux, mais ce n'est pas de jeu !
--- Alors, tu ne veux pas !
--- Non, je ne veux pas !
--- En ce cas, retire-toi. Je suis ici chez moi !

À ce moment, la sorcière se met à hurler :
--- Ah, c'est comme ça ! Eh bien, la voilà,
puisque tu la veux, ta grenouille à cheveux !
Et je la vois qui se ratatine, qui rapetisse, qui rabougrit,
qui se dégonfle et se défait, comme si elle fondait,
tant et si bien que cinq minutes après je n'ai plus devant moi qu'un grosse grenouille verte, avec plein de cheveux sur la tête,
qui se traîne sur le parquet en criant comme si elle
avait le hoquet :
--- Coap ! Coap ! Coap ! Coap !
Aussitôt, je saute sur elle, je la plaque sur le sol,
je tire la ficelle de ma poche, et je te la prends, et je
te la ligote, et je te la saucissonne... Elle se tortille, elle
étouffe presque, elle essaie de se regonfler...mais la
ficelle est trop serrée ! Elle me regarde avec des yeux
furieux en hoquetant comme elle peut :
--- Coap ! Coap ! Coap ! Coap !
Moi, sans perdre de temps, je l'emporte dans la salle de bains,
 je la savonne, je la rase, après quoi je la détache et je la
laisse passer la nuit dans la baignoire, avec
un peu d'eau dans le fond.

Le lendemain, je la porte à Bachir, dans un bocal
avec une petite échelle, pour qu'elle serve de baromètre.
Bachir me remercie et place le nouveau bocal sur une
étagère, à côté de celui des poissons.
Depuis ce temps-là, les deux poissons et la grenouille
n'arrêtent pas de se parler. La grenouille dit :
--- Coap ! Coap !
et les poissons : Po--po-- ! et cela peut durer
des journées entières ! Un beau jour, j'ai demander à Bachir :
--- Et si tu appelais ta souris, qu'on sache un peu
ce qu'ils se racontent ?
--- Si tu veux ! a dit Bachir.
Et il s'est remis à chanter :
<< Petit souris
Petite amie
Viens par ici... >>
Quand la souris est venue, Bachir lui a demandé d'écouter
et de traduire. Mais la souris, cette fois, a refusé tout net.
--- Pourquoi ? ai-je demandé.
Et Bachir a répondu :
--- Parce que ce ne sont que des gros mots !
Voilà l'histoire de la sorcière.
Et maintenant, quand vous viendrez me rendre visite,
soit de jour, soit de nuit, dans la petite maison que j'ai
achetée, vous pourrez chanter tout à votre aise :
<< Sorcière, sorcière,
Prends garde à ton derrière ! >>
Je vous garantis qu'il n'arrivera rien !


 

 

 

© Ladie Lynn, Copyright 2000-2003
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